Quand la révolution parle à l'esprit

L'artiste engagé répond présent

«Si vous voulez connaître la civilisation d'un peuple, écoutez sa musique», disait le grand Beethoven. L'artiste est donc l'un des meilleurs ambassadeurs de son peuple. Victor Xara le Chilien en est le parfait exemple de ce sacrifice suprême qui s'impose à l'âme qui refuse le dictat de l'injustice et de la tyrannie.

La famille artistique amazighe regorge d'artistes engagés et dévoués à leur peuple, à leur terre, à leur langue et à leur identité depuis la nuit des temps. Des montagnes du Djurdjura aux montagnes des Aurès, le cri de la musique berbère a ébranlé les partisans du panarabisme et des dictatures des temps révolus qui avaient fait et continuent à tout faire pour étouffer la civilisation millénaire de l'Algérie.

Ferhat Imazighen Imula, le maquisard

Quand la révolution parle à l'esprit L'artiste engagé répond présentFerhat, le maquisard de la chanson comme l'appelait Kateb Yacine, a porté sur ses épaules la revendication amazighe pendant des années. Il a même séjourné dans les prisons du pouvoir algérien pendant un bout de temps. Les belles années de sa jeunesse. Pour quel crime? Aucun. Il a juste dit son amazighité et sa soif de voir sa langue et sa culture s'épanouir dans le pays de son père. Son qui a donné sa vie pour l'indépendance de l'Algérie et pour que son fils soit libre. Il se trouve qu'il ne l'a jamais été. Ferhat était aussi l'éveil des consciences. Par ses chansons et sa musique, il a influencé des générations de Berbères à travers l'Afrique du Nord. Aujourd'hui, déçu par la mauvaise foi du pouvoir central d'Alger qui a assassiné 127 jeunes kabyles en 2001,  il défend un projet autonomiste de la Kabylie. Certains sont choqués et crient aux dangers de diviser le pays. D'autres adhèrent corps et âmes à l'idée  de libérer la Kabylie du joug du panarabisme et de l'islamisme. A-t-il raison ou tort? Seul l'avenir pourrait trancher là-dessus. Ce qui est certain, par contre, est que le pourrissement de la situation en Kabylie et le statut folklorique octroyé à la langue berbère interpellent les esprits intelligents. Tant que le pouvoir ne consacre pas le statut officiel à langue amazighe et ne lui manifeste pas une prise en charge effective et constructive, tous les Kabyles épris de leur identité ont le droit de s'exprimer et de défendre l'alternative qu'ils jugeraient porteuse, voire salutaire à la sauvegarde de l'identité de la région.

Matoub, le rebelle

Quand la révolution parle à l'esprit L'artiste engagé répond présent« Je ne suis pas arabe et je ne suis pas obligé d'être musulman ». Il faut avoir du cran, du courage et de l'honnêteté pour tenir ce genre de propos dans une société conservatrice et souvent intolérante. Matoub l'a fait. Il n'a pas dérangé seulement l'establishment, mais aussi beaucoup de gens parmi les siens. Si on peut se passer des états d'âme de l'État jacobin d'Alger qui mise sur le facteur temps pour assimiler tous les Berbères, on ne peut pas faire fi de l'attitude de certains Berbères, les Kabyles en particulier à l'égard de Matoub. Ils ont fait une lecture linéaire de son discours sans se poser les vraies questions quant aux facteurs qui l'ont poussé  à s'exprimer ainsi. La  première partie de sa déclaration s'adresse à ceux qui se disent Berbères, mais arabisés par l'Islam. Une fatalité qui révoltait Lounès, car, lui, il n'a pas été arabisé, il est toujours berbère dans la vie et dans sa culture à commencer par sa langue qu'il manie avec un talent admirable et impressionnant. La seconde partie de son discours  s'adresse aux vicieux politicards qui associent la religion à l'identité arabe en semant confusion et intolérance dans la tête des Algériens. Matoub voulait tout simplement dire que la religion relève des choix  individuels. Aussi, il n'y a pas que l'Islam en Algérie. Il y a également des Chrétiens, des juifs et même des athées. Tout ce monde est algérien. Ces derniers aussi sont algériens et ils ont le droit d'exercer leur religion en toute liberté sans être terrorisés par les islamistes et le pouvoir. Comment peut-on témoigner du respect aux prétendus musulmans qui rejettent Tamazight? Comment peut-on croire à leur bonne foi quand ils convertissent les églises et les synagogues en mosquées chez eux, mais réclament des mosquées ailleurs, en Europe ou en Amérique? Ces énergumènes, qui n'ont rien compris à l'Islam, s'attaquent à Tamazight et font tout pour la remplacer par la langue de la lumière : l'arabe, oubliant au passage que la première langue d'Afrique du Nord est aussi la langue de Dieu et des Berbères. Elle a toujours allaité sa terre par ses sons, sa poésie et ses valeurs. Ils ont appliqué à la lettre la doctrine des Oulémas algériens à leur tête Bachir El Ibrahimi. Leur façon de procéder n'a fait que semer haine, noirceur et désolation au pays du soleil.  Donc, Matoub a dénoncé tout cela et il a donné sa vie pour ses idées et ses convictions. Il a été  cohérent et constant dans ses positions et dans ses chants. Il a été fidèle à son identité et à son peuple. C'est pour toutes ces raisons que des millions de Berbères le portent dans leur cœur et ce sera ainsi jusqu'à la fin des temps.

Djo, le roi  des Aurès

Quand la révolution parle à l'esprit L'artiste engagé répond présentDjamel Sabri, connu sous le nom de Djo, a dès le début de sa carrière d'artiste chanté exclusivement  en Berbère (chaoui, la langue des Aurès). C'était au début des années 80. Le fait de chanter dans sa langue maternelle lui a valu tous les tracas inimaginables qui pourraient venir du parti unique de l'époque. Il a même perdu son poste d'enseignant.  Cependant, toutes les pressions pour l'inciter à chanter en arabe ont été vaines. Pour lui, chanter dans sa langue est une forme de lutte et de résistance : "  L'Algérie est amazighe ", dira t-il.  C'est en 1980 qu'il crée le groupe Les Berbères et c'est avec la chanson hommage à la reine Dyhia '' Yemma El Kahina'' qu'il a annoncé ses couleurs politiques et son engagement  dans la cause amazighe. Il a bravé les interdits et la censure par son discours, sa langue et même son look rebelle et ultra moderne. À un journaliste qui ne comprenait pas ce qu'il chante, il répond que ce n'était pas son problème. Il chante en Tamazight d'abord pour lui et pour son peuple. Très ouvert sur les musiques moderne du monde, notamment le rock, Djo a rehaussé l'âme artistique chaouie par son talent et sa présence fracassante sur scène.  Ceux qui connaissent l'homme et l'artiste l'appellent sans hésitation le deuxième Matoub. D'ailleurs, l'un des moments mémorables de sa vie est sa participation à un gala avec Matoub à Tizi-Ouzou. Deux grands artistes que rien ne détourne de leur trajectoire.

Debza, chansons coup de poing

Quand la révolution parle à l'esprit L'artiste engagé répond présentDebza est un groupe qui se revendique de gauche, de l'extrême gauche même. Son idéologie est basée sur l'athéisme militant. Au départ, c'était le théâtre qui préoccupait ses membres, Par la suite, la chanson engagée émerge et prend le dessus sur l'art dramatique. Ce groupe qui a eu en son sein des grands acteurs des revendications démocratiques dont la reconnaissance de Tamazight est devenue la coqueluche des universitaires. Il a chanté la colère, l'amour et l'espoir d'un peuple qui subit la cruauté d'une dictature abominable. Dans les deux langues, tamazight et l'arabe algérien, chères à Kateb Yacine, son parrain, Debza a dénoncé la dégradation de l'école, la pauvreté, les injustices, la répression, les islamistes et l'opulence d'une classe sociale qui flirte  avec le diable pour se remplir les poches. Leurs paroles engagées et leurs musiques ont bercé la vie étudiante d'Alger notamment. 

En sommes, Ferhat, Matoub, Djo, Debza font partie de notre histoire et de notre mémoire collective. Ils sont à l'opposé des artistes officiels d'avant et d'aujourd'hui qui  soutiennent le  système et vantent ses mérites. Ces insurgés ont contribué à leur manière dans l'éveil des consciences. Malgré leur divergence idéologique notamment, ils ont lutté pour une Algérie authentique et plurielle, pour la réhabilitation de Tamazight et l'arabe algérien. Ils ont chanté les racines de leur pays tout en dénonçant la politique répressive du pouvoir central. Ils ont appelé le peuple à se réveiller, à se soulever, à chérir ce qu'il a de plus beau, son identité. Et le peuple a bien saisi leur message. Il a répondu à sa manière, en occupant la rue, en se réappropriant la parole et l'action dans l'espace  public. Qui ne peut pas être fiers d'appartenir au peuple qui a enfanté tous ces génies de notre culture?


Djamila Addar

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