Le printemps berbère de 1980

Plutôt mourir que capituler !  Message bien reçu
Le  printemps berbère de 1980 - Plutôt mourir que capituler! Message bien reçu« L'ambition de ce livre n'est pas d'écrire l'histoire d'un mouvement qui a imposé un irréversible point d'inflexion à un régime autiste, mais de fixer quelques repères sur l'insurrection citoyenne, à travers des histoires multiples profondément humaines et dans une subjectivité assumée, de quelques acteurs de premier plan »

Arezki Ait Larbi

En 2010, Arezki Ait Larbi publie des témoignages  de certains insurgés, mais aussi de certains officiels qui ont vécu le printemps berbère de 1980 des deux côtés de la barrière. L'auteur s'explique : « Avec le souci, pour les uns, de rendre compte de cette extraordinaire communion dans la quête d'un même idéal : la liberté. Et pour les autres, d'exprimer  le soulagement d'avoir ''limité les dégâts'' » Tout le monde dirait que le fait d'écrire notre histoire ne pourrait que renforcer les archives de notre mémoire collective moderne. C'est vrai. Donc, ce livre intitulé Avril 80 ne peut être que le bienvenu dans l'univers politique et culturel toujours aussi explosif. Qui ne serait pas curieux de lire les points de vue des héros de 80? Personne! Cependant, les témoignages des bourreaux ou des officiels, pour être civilisé, n'étaient pas les bienvenus et ce, quel que soient leurs arguments et leur génie de maquiller leur gestion répressive de l'époque ou de justifier leur lâcheté de se dissocier de la politique tyrannique en démissionnant de leur poste par exemple.

Arezki Ait Larbi n'est pas seulement journaliste. Il est également parmi les 24 détenus de 80. Il n'a pas recueilli les témoignages de tous les acteurs y compris celui du président de l'époque en l'occurrence Chadli Bendjedid. Un autre versatile qui disait une chose et qui  faisait son contraire. C'est son choix. Il a le mérite d'immortaliser les expériences de certains acteurs vivants du soulèvement de la Kabylie et d'Alger. Un ouragan que l'Algérie n'a pas revu depuis le soulèvement armée du FFS en 1963 à sa tête Hocine Ait Ahmed. Ces témoignages ont-ils tout relaté? Telle est la grande question. Encore une autre période de notre histoire qu'on devrait découvrir au compte-goutte. En tout cas, Arezki a le mérite d'enclencher un processus d'écriture de notre récent passé. Ce qui pourrait inciter d'autres acteurs à écrire leur mémoire et à laisser des traces. Ce livre se lit d'un trait tellement les témoignages sont captivants et de haute facture.

Plutôt mourir que capituler!

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Des témoignages poignants qui nous révèlent aux détails près la genèse du printemps berbère. Le lecteur y découvre le génie et la détermination d'une jeunesse qui était prête à donner sa vie pour que Tamazight et la démocratie respirent enfin en Algérie.  Parmi ces acteurs de la dignité, Aziz Tari. Une personnalité sincère et entière. Un militant brillant et dévoué à son peuple malgré son jeune âge. Il était parmi les étudiants meneurs des grèves multiples pour améliorer la vie étudiante au sein de l'université de Tizi-Ouzou. Parallèlement à cela, des activités culturelles se multipliaient. Au mois de mars de 1980, une conférence sur la poésie kabyle ancienne de Mouloud Mammeri était programmée au grand bonheur d'une génération de kabyles épris de leur culture et de leur identité. C'était l'Algérie de l'après-Boumedienne. Certains pensaient même qu'une nouvelle ère s'amorçait avec Chadli Bendjedid, le successeur du putschiste de 1965 qui faisait tout pour créer l'homme arabe en Algérie.

Et pourtant, la réalité a fini par rappeler aux naïfs que le système est toujours le même avec sa politique panarabisme et antiberbère. Le wali (préfet) de Tizi, pourtant kabyle, annule la conférence d'un imminent écrivain. C'était le choc.  Le sage Mammeri,  rendant visite aux étudiants, réitère sa disponibilité à faire cette fameuse conférence une autre fois. Et Aziz Tari de lui répondre : « Désormais, ce n'est plus votre affaire. C'est la nôtre. Nous vous ferons signe le moment venu ». La  grogne battait son plein à Tizi. Aziz Tari regrette les limites des moyens de communication de l'époque : « Dommage, le téléphone portable n'existait pas encore, nous aurions saturé tous les réseaux pour permettre au monde de suivre en direct, l'histoire en marche » Les regards des étudiants  étaient lourds et chargés de colère.  Devant un tel affront que faire? Telle était la grande question qui rongeait les militants. Aziz Tarik sentait le poids qui pesait sur ses épaules et son cerveau. Après mure réflexion et de longs débats, l'idée jaillit et il l'annonça à ses camarades : « Demain, nous ferons une manifestation. Je suis fatigué des grèves, il faut porter la contestation sur la place publique et un électrochoc pour répondre à cet acte ignoble et mesquin ».

Et les étudiants avaient adopté cette idée sans réticence. Les étudiants avaient occupé la rue sous les regards de la population. D'autres corps professionnels notamment le personnel de la santé s'y était impliqué d'une façon admirable. Aussi, le vent de la contestation avait gagné l'université d'Alger. Les menaces et les intimidations de la part du pouvoir n'avaient pas réussi à faire fléchir les militants. C'est ainsi que le soir du 19 avril, la répression avait été cruelle. Et les arrestations se  multipliaient en Kabylie et à Alger. La Kabylie qui était du côté de ses enfants était sous embargo. Les désormais 24 détenus de 1980 avaient connu les affres des prisons algériennes. Leur satisfaction est que la revendication est entre les mains de tout un peuple et Tamazight n'est plus un tabou ni en Algérie ni en Afrique du Nord. Certes les acquis ne sont pas tous arrachés notamment l'officialisation de Tamazight et son enseignement obligatoire dans toutes les écoles du pays, mais un grand travail de sensibilisation est fait au prix de grands sacrifices. La balle est dans le camp de chaque Berbère fier de ce qu'il est et jaloux de l'héritage de ses ancêtres.

L'ouvrage de Arezki Ait Larbi a revisité l'esprit du printemps de 1980. On  voyage dans les univers des acteurs de cet extraordinaire mouvement qui a ébranlé la pensée unique et sa culture. Aussi, on y découvre les points de vue des commis de l'État de l'époque qui prétendent avoir limité les dégâts. Chaque témoignage est un film en soi. Cependant, on ne raconte pas un film à quelqu'un. Il doit le voir pour se faire sa propre idée. Après, on pourrait en débattre. En somme,  cet ouvrage mérite d'être lu et gardé dans la bibliothèque de tous les Imazighen notamment.


Djamila Addar

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