Jean El Mouhoub Amrouche : l'Amusnaw enraciné

Je ne pleure et ne rêve qu'en berbère

Jean El Mouhoub Amrouche : l'Amusnaw enraciné Je ne pleure et ne rêve qu'en berbère " Tout meurt Tout se dissout Pour que naisse la Vie
Toute image de nous est image de mort
Mais aussi toute mort est un gage de Vie "

Le 16 avril 2012 marquera les 50 ans de la mort de Jean Amrouche, le fils de Ighil Ali. Ses œuvres ont marqué son époque et les générations d'Algériens qui lui ont succédé. Son essai '' l'Éternel Jugurtha'' est un voyage dans la mémoire millénaire de son peuple, mais aussi une invitation à lier le passé au présent pour mieux bâtir l'avenir. Ses interviews radiophoniques de haute facture ont inauguré une nouvelle façon d'exploiter les médias dans le but de vulgariser la pensée intellectuelle par la critique poussée. Ses positions politiques sont tranchantes quant à l'affranchissement de son peuple et de son pays du colonialisme français.

Fadma, la mère identitaire

La patrie et les origines, on les porte en soi peu importe l'endroit où l'on vit : « La France est l'âme de mon esprit, et l'Algérie l'esprit de mon âme. », disait-il. L'identité quant à elle, elle coule comme l'eau de source dans les gênes et l'âme d'un homme consciencieux et fier : « Je ne pleure et ne rêve qu'en berbère », soulignait-il sans détour. Tel est donc le portrait du grand écrivain et journaliste kabyle et algérien Jean Amrouche. Il est né le 06 février 1906 à Ighil Ali, en basse Kabylie. Les circonstances de vie qui avaient tiraillé sa mère avaient fait en sorte à ce que sa famille s'exile en Tunisie pour être loin des intolérances multiples, mais pas aussi loin que cela de sa terre natale et de sa grande famille. En effet, être chrétienne dans une société majoritairement musulmane n'était pas une tâche facile pour une femme notamment. Cependant, Fadma, la catholique, n'a pas baissé les bras pour autant. Non seulement, elle avait assumé son statut de femme kabyle émancipée et différente du point de vue religieux, elle avait également inculqué à ses enfants les valeurs ancestrales berbères qui ont forgé d'abord sa propre personnalité. Peut-on alors parler de l'exil en ce qui concerne cette famille extraordinaire? Du point de vue physique oui, mais sur le plan identitaire, non. En effet, cette famille a vécu son amazighité jusqu'au bout. Mieux que cela, elle l'a aussi servie sur les plans politique, culturel et identitaire. C'est donc, dans cette ambiance authentique et intellectuellement combative que les enfants Amrouche avaient grandi. Ils avaient été nourris par la détermination d'une mère à leur transmettre ce qui faisait les êtres équilibrés : l'identité, la vraie. Cette identité est indéniablement liée à la mémoire, à la langue et à la culture d'un peuple tant de fois asservi par différents envahisseurs et différentes tentatives d'assimilation à travers les siècles. 

L'intellectuel engagé

Le génie du fils d'Ighil Ali est pluridisciplinaire. Il a d'abord fait un travail de mémoire sur son identité berbère et l'histoire de sa terre maternelle. Celle-ci ne date pas d'hier. Elle a son histoire et sa civilisation. Son essai ''L'Éternel Jugurtha'' est révélateur en soi. Ensuite, en tant que journaliste, il a révolutionné le monde des médias par ses entretiens littéraires radiophoniques percutants dont il était le précurseur connu et reconnu mondialement. Enfin, son apport indéniable dans la guerre d'Algérie. Ferhat Abbas, premier président du GPRA résume ainsi la personnalité de Jean Amrouche : « Cet homme n'a jamais cessé d'être algérien. Dans cette Algérie indépendante, il nous manque cruellement. Sa place reste vide. D'abord, parce qu'un artiste tel que lui honorait son pays. Ensuite, parce qu'après avoir été à la peine et avoir maintenu, coûte que coûte, le contact entre les Français et les Algériens, souvent à l'échelon le plus élevé, il pouvait servir, dans la paix retrouvée, de trait d'union prestigieux entre deux peuples et deux civilisations, destinés désormais à s'entendre[...] ». Enfin, il avait tout tenté du côté français, notamment auprès de De Gaules, pour que les tueries cessent de parts et d'autres : « L'Algérie sera émancipée. Ce sera long, vous aurez beaucoup à souffrir. Quant à moi, je ne parlerai que le jour où je serai en situation de faire ce que j'aurais dit. », lui avait répondu le futur président français en 1955. Le colonialisme et ses répercussions sur son peuple le rongeaient bigrement : « Les musulmans d'Algérie ne veulent plus qu'on parle d'eux à la troisième personne, ils veulent parler d'eux-mêmes à la première personne. ». 

Jean El Mouhoub Amrouche : l'Amusnaw enraciné Je ne pleure et ne rêve qu'en berbère

Le trait d'union des deux rives

Jean Amrouche est algérien dans son être et dans son âme depuis sa naissance. Il est également français de part son instruction et son exil. Il a donc embrassé les cultures de deux mondes en perpétuel conflit. Écartelé entre deux cultures et deux pays, Jean Amrouche se sentait incompris et marginalisé par certains acteurs politiques des deux bords : « Je parle ici, non pas en homme de la rue, déclara-t-il un jour à Genève en 1959, mais en homme qui se trouve moralement à la rue. Je veux dire que je ne représente rien. Je ne peux représenter la France et la culture française : on m'en contesterait le droit, et on l'a déjà fait. Je ne peux pas représenter non plus l'Algérie : on m'en contesterait le droit, et on l'a déjà fait, et ceux qui l'ont fait sont des hommes de gauche, et même d'extrême gauche, qui m'ont dit que je n'avais pas le droit de parler des choses de la France, parce que je n'étais qu'un Algérien, mais que je n'avais pas le droit de parler des choses de l'Algérie, et au nom des Algériens puisque je suis un Algérien francisé, le plus francisé des Algériens. ». Deux entités que presque tout sépare pourraient échanger dans le respect des souverainetés une fois la paix retrouvée. Le professeur Kamal Guerroua résume ainsi le portrait de l'écrivain journaliste sur ce plan: « Pont entre deux mondes, Jean Mouhoub Amrouche a su, par la force de son style et la cohérence de son engagement en faveur de l'autonomie des cultures et de l'indépendance des esprits, redynamiser le fonds culturel de ses ancêtres, au demeurant fort négligé et complètement méprisé aussi bien par les colons que par ''les indigènes'' durement touchés par un génocide culturel et civilisationnel des plus monstrueux que l'humanité ait connus de la part du colonialisme français. » Ceci étant dit, l'histoire des peuples ne se conçoit pas comme une robe de mariée. Elle a ses côtés pervers dont il faut se débarrasser, mais elle a également ses apports interculturels qui s'imposent d'eux-mêmes par la force des choses et avec lesquels les sociétés clairvoyantes doivent composer : « Je suis le pont, l'Arche qui fait communiquer deux mondes, mais sur lequel on marche et que l'on piétine, que l'on foule (.) Je le resterai jusqu'à la fin des fins, c'est mon destin. »

50 ans plus tard, Jean Amrouche aurait-il enfin sa place dans le paysage intellectuel et militant algérien comme il le mérite ? En tout cas, pour lui, l'Algérie est l'esprit de son âme. Elle est cette terre ancestrale qu'il avait choisi de défendre par les moyens dont il disposait en faisant fi des différences religieuses et culturelles. Elle est également un grand pays qui se doit de réhabiliter sa mémoire millénaire et de s'ouvrir sur le monde pour bâtir la paix et le respect des différences par un dialogue intelligent et magistralement habillé de dignité et de perspectives.

 


Djamila Addar

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