Jean Mouhoub Amrouche : l’éternel Jugurtha


«L’écriture a ceci de mystérieux qu’elle parle» Paul Claudel (1868-1955) écrivain français

Dépoussiérer les mémoires et les rafraîchir est un travail de longue haleine, plus particulièrement en des zones, régions ou pays où le dogmatisme tous azimuts ne cesse de construire des forteresses tout autant «inatteignables» qu’inaccessibles à la reconquête de «la reconnaissance» Celle-ci, selon le philosophe allemand Hegel (1770-1831), est le plus inestimable des capitaux qu’attend l’être humain de son entourage, de sa société et de son pays. Ce petit préambule nous permet une comparaison avec le parcours atypique et la vie tourmentée de l’une des icônes de la littérature algérienne, en l’occurrence Jean Mouhoub Amrouche.
Ecrivain et poète de renommée internationale, Jean Mouhoub Amrouche (1906-1962), demeure aux yeux de la majorité des Algériens une légende peu connue ou totalement ignorée. Le monolithisme qui a caractérisé la période post-indépendance aurait joué au détriment de la connaissance de celle grande figure de la littérature maghrébine d’expression française. Pont entre deux mondes, Jean Mouhoub Amrouche a su, par la force de son style et la cohérence de son engagement en faveur de l’autonomie des cultures et de l’indépendance des esprits, redynamiser le fonds culturel de ses ancêtres, au demeurant fort négligé et complètement méprisé aussi bien par les colons que par «les indigènes» durement touchés par une un génocide culturel et civilisationnel des plus monstrueux que l’humanité ait connus de la part du colonialisme français.

Le destin de ce grand «amusnaw» (sage et connaisseur en berbère) relève à la fois du génie littéraire et de l’engagement politique ainsi qu’intellectuel, dans la mesure où Amrouche, en exorcisant ses démons identitaires, religieux et politiques, aurait forcé l’admiration dans les deux rives de la Méditerranée par ses positions pacifistes !! courageuses en faveur de l’indépendance de l’Algérie, et les écrivains Robblès, Claudel et Sartre en furent très émus. «Cette guerre, écrit-il en 1957, tire son caractère de son absurdité même, elle fait plus que tuer des hommes vivants, elle détruit les sentiments les plus saints, elle ronge les liens les plus sacrés (...). Les musulmans d’Algérie ne veulent plus qu’on parle d’eux à la troisième personne, ils veulent parler d’eux-mêmes à la première personne.» Le poète est un éclaireur de son peuple et la poésie est, pour reprendre les termes de l’autre Algérien oublié, le poète Jean Sénac (1926-1973), est un guet-apens. Amrouche l’avait senti dans sa chair et dans son esprit, à cet effet, il écrit dans son ouvrage L’éternel Jugurtha : «Je suis un hybride culturel. Les hybrides culturels sont des monstres très intéressants, mais des monstres sans avenir. Je me considère donc condamné par l’histoire. Le Jean Amrouche qui existe aujourd’hui, algérien à cent pour cent par le sang, né de père et de mère kabyles, appartenant à la famille musulmane et cependant élevé dans la religion catholique [. .. }, ce Jean Amruche n’a aucun avenir.» Mais le poète a-t-il réellement de l’avenir ? N’est-il pas en effet cette bougie qui se consume, espérant illuminer les voies et les cervelles du monde environnant ?

Le poète est la conscience du peuple, son âme parlante, sa voix que la plume retranscrit sur le papier et la mémoire. Il est on ne peut plus le témoin des consciences meurtries. N’est-ce pas d’ailleurs le poète allemand Goethe (1749-1832) qui, sur son lit de mort, déclara à l’assistance : «Mehr licht!!» ? (plus de lumière), mot qu’il légua comme un valeureux testament à la postérité, aux générations montantes et à l’humanité transcendantale. C’est immanquablement ce destin de résistant, de «défricheur» et de phare que Amrouche, l’exilé du cœur, de langue et d’esprit s’était, à son corps défendant, octroyé. Lui qui aurait avoué ne plus pouvoir pleurer et ne rêver qu’en «berbère», même si sa langue d’adoption et de plume fut «la langue française».
En vérité, le regard colonialiste réducteur et dépréciatif à plus d’un titre, n’a heureusement pas pu cerner et asphyxier cette littérature maghrébine fluide, rêveuse et combattante dans le goulot étroit de l’exotisme cher aux ethnographes orientalistes et aux plumitifs de la Métropole parisienne. A l’instar du grand Kateb, son cadet de plus de 20 ans, qui aurait marché dans son sillage bien plus tard et qui dit «parler en français pour dire aux Français qu’il n’était pas français», Amrouche aurait inventé un langage hors pair aux consonances purement algériennes. Ce qu’il avait écrit dans son recueil de poésie Etoile secrète en témoigne, notamment ce vers émouvant dans lequel il porte aux nues son être intérieur tout en s’interrogeant sur la substance et la sève des flots de paroles qui l’envahissent : «Je n’ai rien dit qui fût à moi, je n’ai rien dit qui fût de moi, ah ! Dites moi l’origine des paroles qui chantent en moi.»

Le poète cherche la beauté, le bonheur et l’harmonie en ses mots. Ceux-ci sont son seul support et son unique arsenal pour résister à la dureté de la vie et parer aux foudroyants regards qui le forcent à la retenue et à la réserve. En se posant au-dessous de la mêlée, Jean Amrouche aurait accepté volontiers son statut de marginal qui lui avait permis de jouir de l’observation avisée de sa société, de la contemplation de son panorama mythique, et de la découverte de ses origines et de ses appartenances multiples. Son séjour au «pays du jasmin» (la Tunisie) l’avait profondément marqué. Mais cette «transhumance poétique» à la recherche du souffle n’était-elle pas le fait de ce double exil intérieur et extérieur dont il avait souffert sa vie durant ? L’Algérie, cette terre aux origines obscures et aux cultures confluentes, n’est certainement pas étrangère à cette flamme inspiratrice qui a submergé l’âme du poète. L’Algérie, pour Amrouche, est l’âme de son esprit, le cœur du cœur et par-dessus tout, elle est le destin qu’il a choisi et qui l’a choisi. Mais pourrait-on choisir son destin lorsqu’on est partagé et écartelé entre deux univers différents, entre Orient spiritualisé et Occident matérialisé ?

C’est en ce sens que le fils prodige et prodigue d’«Ighil Ali», petite région enclavée en «Petite Kabylie», en lucide visionnaire, avait écrit en 1961 dans une lettre à un ami, avec un brin de désenchantement précoce face à l’avènement de l’ère de l’indépendance : «Je suis le pont, l’Arche qui fait communiquer deux mondes mais sur lequel on marche et que l’on piétine, que l’on foule . .je le resterai jusqu’à la fin des fins, c’est mon destin.» Il est certain que cette métaphore de l’Arche dont il intitule par ailleurs sa revue littéraire en 1943 n’est pas dénuée de charge symbolique, car elle est cette barque qui aurait sauvé le prophète Noé et ses adeptes du grand Déluge, ne pouvons-nous donc pas voir en ce jeu stylistique et en cette circonvolution langagière une manière d’affirmer «une destinée de sauveur» ? C’est peu dire et ce serait vraiment injuste si on n’y fait pas la part des choses. Car, quelques années auparavant, Jean Amrouche fut l’intermédiaire et le médiateur auto-désigné et autoproclamé entre le FLN, rebelle et résistant, et de Gaulle (1890-1970), le général «Messie» de la IVe République déjà au bord de la banqueroute, face à une Algérie «ravagée par une guerre sans nom et sans visage», pour reprendre les termes fort lucides de l’historien Benjamin Stora. N’est-ce pas là donc le pont auquel il avait fait référence ? N’est-ce pas là une prévision en rétrospective d’un futur qui ne ferait que le marginaliser davantage, lui et sa famille ? Le poète n’est-il pas cet être à la fois mi-soumis et mi-rebelle, aux mille et une facettes obscurcies du destin ?

Jean Mouhoub Amrouche aurait porté l’écriture comme un corps porte l’âme. A l’instar du philosophe existentialiste Sartre (1905-1980), il croit que le destin est ce que l’on fait et non pas ce que l’on veut faire de nous-mêmes. Tout au plus, la poésie l’a-t-elle habité et lui, l’avait habitée à son tour, c’est dans ce contexte que cet «aghrib» (exilé) de l’écriture aurait puisé énormément dans la tradition familiale le matériau nécessaire à son imagination, à son inspiration et à sa créativité. Son subconscient en fut entièrement touché et le destin pour Amrouche se forge et se construit, mais ne se choisit pas, car il est notre parcours, notre démarche et notre attitude face aux remous de la vie. Le destin, en fait, nous transcende et nous porte comme une oriflamme sur ses bras pour nous guider vers le salut. C’est dans cet esprit qu’il aurait magnifié l’attachement du paysan kabyle à sa terre, à ses origines et à sa culture. La Révolution algérienne de Novembre 1954 a, de par son caractère purement agraire, remué la sensibilité du poète en éveillant chez lui ce désir de se la réapproprier, de s’appartenir et d’appartenir à la mère-nation dont le leader nationaliste, Ferhat Abbas, (1899-1985), quelques années auparavant, au temps où il était journaliste, aurait nié l’existence même dans les cimetières.

Mais qu’est-ce qu’une nation si ce n’est cet amour sans faille de la terre maternelle, de cette patrie que nos aïeux nous ont léguée et de cette identité millénaire enracinée en chaque olivier, chaque palmier et chaque empan de notre terre ? Le paysan kabyle, selon Jean Amrouche, est fasciné par deux choses, deux phénomènes distincts de par leur nature, mais semblables, pourrait-on dire, de  par leur dimension symbolique : la terre et la mort. La peur de mourir et d’être enterré en terre étrangère forme dans la cosmogonie berbère une crainte presque révérencielle. Le paysan kabyle, très lié à son almanach, à la nature et vivant en parfaite symbiose avec elle ne peut pas la quitter d’une semelle, il y est lié, imbriqué et en est épris. L’écrivain algérien Mouloud Feraoun (1913-1962) avait, lui aussi, développé dans son roman La terre et le sang cette transe psychique et inconcevable qu’éprouve l’être humain au moment de quitter sa terre, son bercail et les siens pour un ailleurs inconnu et incertain. A dire vrai, tout l’imaginaire social et créatif (pré-révolutionnaire) des auteurs algériens (Dib, Kateb, Mammeri, Feraoun, Haddad, etc.) s’est focalisé sur le triptyque fort symbolique de «la terre-le sang-la mort».

En sus, la grande figure héroïque de Jugurtha (160-104 av J.C), aurait, elle aussi, submergé de son éclat et de ses exploits l’œuvre entière de Amrouche. Résistant farouche aux envahisseurs romains, le Numide Jugurtha avait engrangé en lui celle force motrice qui se résume en la diptyque (patience 1 courage) dont s’était largement servi le poète. Par ailleurs, le modèle du «Maghrébin» auquel s’assimile Amrouche aurait été impressionné et fasciné depuis la nuit des temps par les rites, les us et les coutumes.
Le polythéisme ne fut guère l’apanage de la Grèce ancienne, il fut également «une référence-phare» dans la Berbérie ancienne, «Tislit Ounzan» ( La déesse de la pluie), «Lghola», «Teriel» (l’ogresse), «Djoha» (personnage légendaire de l’Anatolie ayant animé l’imaginaire nord-africain) sont à n’en point douter des repères incontestables dans la tradition populaire et la représentation mythique des habitants de l’Afrique du Nord. «Taos Amrouche», sa sœur dans son livre Le grain magique et à travers ses chants liturgiques qui plongent l’auditeur dans un semblant de transe, avait célébré et exploré, à sa manière, ce gisement inépuisable du patrimoine culturel immatériel de la Berbérie. En vérité, la famille Amrouche a propulsé, par le biais de sa marginalité, sa spécificité religieuse et culturelle au devant du panorama socioculturel de l’Algérie. Celle-ci fut jadis foyer de tolérance, de respect et de cosmopolitisme, juifs, chrétiens et musulmans y ont vécu en bonne intelligence.

Les tentatives d’évangélisation de la Kabylie par le Cardinal de Lavigerie depuis 1868 et le travail des missionnaires de l’Eglise, ainsi que des «sœurs blanches» qui s’en est suivi, ont conquis, effets collatéraux de misère obligent, l’âme de la Kabylie aride et enclavée. Le reportage publié en 1939 dans le journal Alger Républicaim et intitulé Misère de Kabylie que le philosophe Albert Camus (1913-1960) avait réalisé et rédigé est à cet égard fort instructif. C’est dans ce climat qu’avait eu lieu l’entrée en chrétienneté de Fathma Aït Mansour Amrouche (1882-1967), la mère du poète, qui, née à Tizi Hibel, s’était déplacée par la suite aux Ouadhias après avoir subi de plein fouet l’opprobre familial en raison de sa naissance illégitime. Fathma Aït Mansour fut la première femme écrivain de l’Afrique du Nord, elle a retracé, non sans émotion, ce destin d’une «bâtarde» que la foi et l’écriture ont légitimées dans son récit autobiographique Histoire de ma vie, «l’écriture disait le philosophe Platon (427-346av JC) est un acte parricide». C’est par le biais des mots que Fathma Aït Mansour était arrivée à soulager son traumatisme interne en effaçant les séquelles de «la honte paternelle» qui lui ont collé à la peau depuis l’enfance.

Certes, celle image de «vengeance symbolique» contre l’autorité paternelle infamante ne lui était pas particulière, car elle se retrouve également bien mise en évidence dans le roman Pedro Pâramo de l’écrivain mexicain Juan Rulfo (1917-1986) où le personnage principal, Juan Preciado, était parti à Comala, son village d’origine, afin de réclamer ses droits et sa revanche sur son père. En effet, c’est sans doute par le pouvoir de la poésie que Jean Amrouche avait tiré du néant cette longue et profonde souffrance familiale en lui permettant l’immersion dans sa culture d’emprunt française et chrétienne. Celle civilisation «additive» à laquelle il avait assimilé son identité algérienne naturelle et congénitale. C’est ici que l’on pourrait également faire appel et allusion à cette «identité narrative» dont a parlé si souvent l’écrivain argentin Luis Borges (1899-1986) dans son essai philosophique Les fictions et l’historien et philosophe français, Pierre Nora, dans ses différents écrits historiques. Le poète ou l’écrivain construit son «soi-même» dans ce qu’il crée, invente ou imagine. Son écriture lui survit et le pérennise par-delà le temps et l’espace, alors que, lui est déjà mort ou englué dans une démarche de «mise en abîme» philosophique. C’est dans ce contexte que l’écrivain français André Malraux (1901-1976), argumentant sur l’utilité de la création, disait que «l’art est un anti-destin». La transmigration et la «multi-appartenance» de l’œuvre amrouchéenne est en elle-même un acte d’identification identitaire, de revendication religieuse. et de patriotisme national.

Recoller des fragments de vie et des morceaux de sens éparpillés çà et là en Algérie, en Tunisie et en France, critiquer ces facettes dérisoires et ironiques du destin, se donner et s’inventer une identité collective et «transindividuelle», voire un mythe d’appartenance «bi-religieux et bi-national» n’est-il pas un souffle incompressible de progrès et de modernité avant l’heure ? «Ecrire, disait l’écrivain et philosophe Gilles Dellellze (1925-1995), c’est prendre des lignes de marges, c’est devenir nègre, devenir femme, oiseau ... ». En quelque sorte, l’écriture, pour le poète Amrouche, fut une sorte de translittération d’une douleur personnelle et une rupture avec un passé plus que sombre. En un mot, l’écriture est tout autant une invention qu’une redécouverte de soi et l’identité est une brûlure qui s’exprime en poésie.

Ces vers tirés de son recueil Les cendres célèbrent à merveille cet arrachement et cette déchirure de l’adieu à la mère patrie «Aujourd’hui, aujourd’hui... j’abandonne ce lieu où j’ai cru si longtemps que mes pieds poseraient pour jamais ! / Ces sépulcres offerts au soleil dévorant ! / Ces femmes ravinées dont les mains sont tendues (...) vers le pays de l’or et du travail facile». A dire vrai, la famille Amrouche en entier a fait ce long pèlerinage de l’exil spatial (Algérie, Tunisie, France) et spirituel (Christianisme-Islam et vice versa). Ce qui s’apparente dans leur vie à un long apprentissage de souffrances proches les unes des autres. En un certain sens, «le mythe de Sisyphe» propre à la Grèce ancienne est en bien des points applicable à au parcours amrouchien. «Le sort des Amrouche, disait l’écrivain Mouloud Mammeri (1917-1989) a été une fuite harcelée, hallucinante, de logis en logis, de havre jamais de grâce en asile toujours précaire. Ils sont toujours chez les autres étrangers où qu’ils soient». Quelle triste destinée que celle où l’on se sent souvent comme apatride, exilé et déraciné de notre terre, notre cœur et notre foi. Cette douleur est si intense, si aiguë et si amère qu’elle provoqua chez le poète Amrouche cette nostalgie envahissante qui l’avait transporté vers sa prime enfance. Pour l’écrivain marocain Tahar Benjelloun, «Jean Amrouche traverse par moments le verbe biblique pour s’enraciner dans une terre méditerranéenne acquise depuis des siècles à l’Islam». Il est permis en dernière analyse de dire que Jean Amrouche aurait à la fois bénéficié et souffert de celle belle et laide image de coexistence des communautés religieuses et de leur déchirement sur fond de défense d’une identité spécifique au détriment d’une autre.

Kamal Guerroua  Universitaire

El watan

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