ALGERIE : l’Histoire en héritage


Essai sur l’histoire de l’Algérie des origines berbères à avril 2011 (500 pages)

Un demi-siècle après l'Indépendance, les Algériens sont toujours  dans  l'attente  de  cette  histoire  qui  leur  permettrait  de comprendre d'où ils viennent, qui ils sont et d'envisager leur avenir sur des bases et des repères objectifs. Car c'est bien l'histoire de l'Algérie qui a fait ce qu'ils sont aujourd'hui. Jusqu'ici, ils n'ont accédé, à l'école ou ailleurs, qu'aux histoires ou bribes d'histoires  rédigées  et  diffusées  de  façon  dominante  par  les « représentants »  directs  ou  indirects  des  multiples  conquérants,  pouvoirs  et  autres  opposants  irréductibles  de  l'Algérie.

ALGERIE : l’Histoire en héritage

Avec, en filigrane, l'idée qu'il y aurait, selon les besoins ou selon les auteurs, une histoire officielle, une histoire des vaincus ou une histoire des vainqueurs ! Pour  les  Algériens,  cette  quête  permanente  d'une  histoire qui soit leur patrimoine commun, dans laquelle ils puissent se connaître et se reconnaître, est donc récurrente. Ne dit-on pas d'un  peuple  sans  histoire  qu'il  est  un  peuple  sans  humanité ! Cette quête symbolise, à elle seule, l'instabilité qui continue de caractériser le pays, les préjugés, les incompréhensions et les haines qu'il suscite encore en son sein et à l'étranger, notamment en France, et les incertitudes qui pèsent sur le futur individuel  et  collectif  de  ses  habitants.  Car,  en  Algérie  comme ailleurs,  les  processus  historiques  contemporains  ont  le  plus souvent leur origine dans le passé proche ou lointain. Le présent est gros du passé. C'est dire l'urgence d'une réponse objective à ce questionnement.

Bien sûr, d'importants travaux de recherche, se rapportant à telle ou telle période, à tel ou tel événement, à tel ou tel dirigeant de tel ou tel parti politique, ont été menés avec le souci de  la  rigueur  scientifique  par  plusieurs  générations  d'historiens. À l'époque romaine ce fut le cas avec Salluste, Tacite ou Tite-Live. Puis au XIVe siècle il y eut le génial Ibn Khaldoun. La période ottomane fut décrite par Diego de Haedo ou Henri Delmas de Grammont. La conquête coloniale française ne fut pas  en  reste  avec  Hamdan  Khodja,  Amar  Saïd  Boulifa, Stephane Gsell. Plus récemment, une génération qu'on pourrait qualifier « d'historiens de la décolonisation » s'est particulièrement  distinguée : de  Charles-André  Julien  à  Gilbert Meynier, en passant par Claude Liauzu et par les incontournables Fernand Braudel et Charles-Robert Ageron ; de Mahfoud Kaddache à Mohammed Harbi, en passant par Benjamin Stora, Merrouche Lemnouer, Malika Hachid et tant d'autres.

Cependant, il n'y a pas à ce jour, et à proprement parler, de vision globale et consensuelle de toute l'histoire de l'Algérie, ni dans  la  manière  dont  elle  est  appréhendée,  ni  dans  son contenu.  Cela  est  probablement  normal  tant  les  passions  et intérêts contradictoires que véhicule cette histoire sont nombreux.  Il  est  vrai,  aussi,  qu'élaborer  une  telle  vision  consensuelle est une œuvre gigantesque et périlleuse, voire inespérée, même  si  l'on  mobilisait  une  armée  de  scientifiques,  tant  les « querelles  de  clocher »  entre  spécialistes  sont  récurrentes. Aussi faut-il rester humble et procéder avec sérénité, par touches successives et complémentaires, selon des méthodologies appropriées, y compris hors du champ des historiens, en mettant en exergue les convergences, sans toutefois masquer les divergences.

Dans tous les cas, au vu des guerres mémorielles occultant, sur  fond  d'amnésies sélectives, bien  des  souvenirs  «  brulants », et des tentatives d'instrumentalisation de l'histoire qui agitent  périodiquement  les  milieux  médiatico-politiques  des deux côtés de la Méditerranée, il apparaît évident que la question de l'écriture sereine d'une histoire objective de l'Algérie est au cœur d'enjeux essentiels pour l'avenir du pays et de son peuple. Malgré (ou à cause de) cela, toute démarche visant à éclairer avec objectivité l'écriture de cette histoire est souhaitable et bienvenue.

S'il  est  vrai,  comme  l'indique  l'historien  Gilbert  Meynier, que « dans l'Antiquité, il n'y avait pas d'Algérie, a fortiori avant l'Antiquité, parce que les nations et les États modernes n'existaient pas », il n'en reste pas moins qu'il y avait à la fois un territoire  et  sa  réalité  géographique,  et  un  peuple  et  sa  réalité politique,  économique  et  sociale.  Ce  qui,  au  demeurant,  n'a rien de bien spécifique ou original. On pourrait en dire autant de la France (les premières traces de la nation n'y apparaissent qu'à  partir  du  XVe siècle),  des  États-Unis  d'Amérique  (la Déclaration d'Indépendance du 4 juillet 1776 constitue l'acte inaugural  de  la  nation  américaine),  et  plus  encore  de  l'Italie (dont  la  nation  se  constituera  en  1870).  En  d'autres  termes, au-delà  de  la  nation  proprement  dite,  il  y  avait  en  Algérie, comme  ailleurs,  une  réalité  historique  très  ancienne.  Selon Malika  Hachid,  celle-ci  remonte  au  moins  à  la  période  du «  Paléolithique  ancien,  une  période  que  l'on  appelle  aussi Civilisation  du  galet  aménagé,  car  cet  outil  en  est  un  objet typique… L'implantation humaine au Tassili pourrait être très ancienne puisque de tels outils peuvent remonter à environ 2,5 millions  d'années ».  Aussi  Gilbert  Meynier  n'hésite  pas  à faire de ce territoire, habité depuis plus de deux millions d'années, un des berceaux de l'humanité, ajoutant que « la révolution  néolithique  (âge  de  la  pierre  polie)  y  apparut  10 000 à 8 000 ans av. J.-C., soit probablement bien avant l'Europe».

Dès lors, plutôt que de s'échiner ou de s'étriper à propos de la qualification de ce territoire, il vaut mieux étudier l'évolution de cette réalité historique, à travers ce qui deviendra progressivement Thamourth Imazighen, la Berbérie, la Numidie, Dzaïer,  El  Djazaïr  ou  l'Algérie,  selon  la  langue  utilisée,  et  la manière dont les hommes l'ont vécue et en ont rendu compte. Avec le souci fondamental de bien différencier la réalité historique — dont il est illusoire et probablement inutile de fixer avec précision le point de départ — et sa connaissance scientifique, telle qu'elle est conceptualisée par les chercheurs, avec ses points de départs, ses périodes, ses événements et autres chronologies  géographiques,  démographiques,  économiques, politiques, militaires…

C'est pourquoi l'auteur que je suis — qui n'est pas historien — a pris le risque de cet écrit sur l'histoire de l'Algérie sous un angle inhabituel : celui de l'héritage. Mes compétences en économie, et plus particulièrement en histoire de la pensée économique, tout autant que ma longue pratique de l'économie et de la politique en Algérie, suffisent-elles à crédibiliser ma démarche et à l'inscrire dans le discours scientifique ? Pas sûr. Ces pratiques, qui font que je suis, comme tout un chacun, « le fils de mon temps » (Hegel), et les traces qu'elles ont laissées en moi, ne sont-elles pas autant de risques interférentiels pouvant m'empêcher  de  sortir  de  mes  positionnements  politiques, voire idéologiques, pour entrer à mon tour dans les fameuses « querelles de clocher » qui caractérisent toute réflexion historique, et au-delà toute réflexion théorique ? À l'inverse, cette relative  extériorité  à  la  discipline  peut-elle  être  porteuse d'avantages  théoriques  particuliers  pour  moi  et  pour  les  lecteurs ? Tels que celui de n'avoir aucun a priori historique ou celui  d'investir  le  champ  historique  par  des  voies  et  moyens moins  « traditionnels »  que  ceux  utilisés  par  les  historiens. Celui, enfin, de participer par la réflexion, au côté des historiens, à la mise à nu des « manipulateurs » d'histoire agissant, avec une subjectivité négative pour le moins mensongère, dans le but de protéger ou servir bien des intérêts inavouables, le plus  souvent  occultes  et  contraires  aux  aspirations  légitimes du peuple algérien.

Dans ce domaine, comme dans bien d'autres, j'ai la conviction que l'approche pluridisciplinaire est incontournable pour qui veut comprendre la complexité des processus historiques. À  ce  titre,  ma  démarche  s'affirme  clairement  comme  une volonté d'explication par la raison et non par l'affect, et tout autant  comme  un  message  d'ouverture,  de  rencontre  et  de mobilisation collective. Pour ces motifs, les historiens le comprendront : cet ouvrage n'est pas, à proprement parler, un livre d'historien. Ce serait pure prétention pour moi de l'envisager comme tel. Il est un essai qui se veut une contribution à l'identification  des  éléments  essentiels  et  des  principales  dynamiques qui ont façonné, selon moi, l'histoire de l'Algérie. Comme une pièce parmi tant d'autres à verser au dossier de « l'histoire de l'Algérie, comme héritage des Algériens ».

Dans cette perspective, je m'interroge sur l'héritage historique, en tant que contenu, à un moment donné, de la dynamique  de  l'histoire  de  l'Algérie.  Tout  au  long  de  cet  essai,  le déroulé historique que je présente, à travers la confrontation d'une multitude de faits historiques, tirés des travaux de nombreux historiens, a pour objectif d'illustrer et de mieux identifier  les  sources  et  mécanismes  qui  ont  permis,  au  cours  des siècles,  la  construction  d'une  histoire  spécifique,  dont  le contenu  représente  l'héritage  historique.  Avec  d'autant  plus d'intérêt qu'aujourd'hui encore cet héritage, parce qu'il est plus ou  moins  tronqué  et  instrumentalisé,  à  l'intérieur  du  pays comme à l'extérieur, demeure inassumé, continuant de diviser les Algériens et de les dresser les uns contre les autres. Or, et c'est une autre de mes convictions, l'héritage historique possède une particularité essentielle : celle de constituer, dans  son  intégralité,  le  seul  héritage  commun  qui  peut,  au contraire, rassembler les Algériens. Car l'histoire de l'Algérie, au  fond,  c'est  l'histoire  de  chacun  et  l'histoire  de  tous.  À  ce titre, elle est, comme l'Algérie elle-même, une et diverse, indivisible et incessible. Aussi, il ne saurait y avoir, quoi qu'imaginent  certains,  de  «  supermarché  »  de  l'histoire  où  chacun remplirait,  plus  ou  moins  gratuitement,  son  couffin  de  « sa part d'histoire », pour en priver d'autres, les culpabiliser, les humilier, les agresser ou les soumettre.

Encore faut-il convaincre les Algériens du contenu objectif de cette histoire, de ses éléments constitutifs et du fait qu'ils en sont  les  premiers  dépositaires.  Ce  qui  n'est  pas  une  mince affaire,  tant  les  versions  de  l'histoire  de  l'Algérie  sont  multiples. Pour une foule de raisons, et pas seulement méthodologiques,  l'histoire  de  l'Algérie,  dans  les  ouvrages  scolaires comme dans les livres spécialisés, et de façon plus large dans la littérature historique et le discours politique, est « découpée en  tranches »,  réduite,  falsifiée,  malmenée,  instrumentalisée au gré des conjonctures internes et externes. Au point qu'il n'y a pas, à ce jour, une histoire de l'Algérie scientifiquement et démocratiquement « reconnue », mais des histoires partielles, parcellaires et partiales, plus ou moins « privatisées », « monopolisées », pour ne pas dire confisquées par des hommes, des groupes  ou  des  institutions,  à  l'intérieur  et  à  l'extérieur  de l'Algérie.

Dans ces conditions, les Algériens, du dedans et du dehors, pourraient-ils en avoir une même perception? À l'évidence non. Il n'est qu'à observer la diversité des héritages affichés ou revendiqués par les uns et les autres, par les uns contre les autres. Le plus  souvent,  les  uns  et  les  autres,  consciemment  ou  inconsciemment, procèdent à une sorte de « tri sélectif historique », pour ne garder que ce qui les arrange, jetant par là même aux poubelles de l'histoire des pans entiers et essentiels de l'héritage historique de l'Algérie. D'où les héritages tronqués et trompeurs qu'exhibent  les  uns  et  les  autres,  voire  les  héritages  fictifs  ou artificiellement reconstitués au gré des intérêts politiques, économiques, juridiques ou idéologiques de chacun. Or, l'objectif de vérité de l'histoire ne peut être subordonné à ces logiques. D'autant que cet héritage historique n'est pas un héritage classique, c'est-à-dire un patrimoine qu'il faudrait répartir entre tous les héritiers « légitimes » ou            « autoproclamés ».  L'héritage  historique  est  un  tout  indivisible,  dont  le peuple algérien est le premier dépositaire, à charge pour chaque génération de l'assumer, de l'affiner davantage et de le faire « fructifier ». En d'autres termes, au-delà de la connaissance de cette  histoire  et  de  sa  mémorisation,  il  s'agit  fondamentalement, pour les Algériens, de se l'approprier individuellement et collectivement de sorte à transmettre aux générations futures une vision globale de la réalité historique « enrichie » de leur présent.

Dès  lors,  quelle  est  cette  histoire ?  Comment  s'est-elle construite ?  L'histoire,  en  particulier  celle  de  l'Algérie,  est  un processus complexe fait de continuités et de discontinuités. Ce processus  complexe  résulte  d'une  dynamique,  plus  ou  moins spécifique, combinant, sur une structure sédimentaire plus ou moins  active,  subissant  diverses  transformations  au  cours  du temps,  des  mouvements  de  résistances  sur  fonds  de  rivalités multiples. Dans cette dynamique, les sédiments actifs qui structurent durablement la société, les transformations affectant les ordres établis, les résistances contre les pouvoirs dominants et les  rivalités  internes  et  externes,  jouent  des  rôles  différents, opposés, parfois complémentaires, mais toujours décisifs dans la constitution du processus historique. Pour ces raisons, il est évident que cette histoire n'est pas linéaire. Elle est faite d'avancées et de reculs, de victoires et de défaites, de progrès et de régressions. Les Algériens héritent donc d'une histoire en mouvement et non d'une histoire figée, immobile, sclérosée.

Aussi, dans sa première partie, en s'appuyant sur le point de vue de plusieurs historiens, cet essai tente d'abord de clarifier les rapports entre réalité historique, mémoire, histoire et héritage,  avant  d'identifier,  à  travers  sa  longue  et  contradictoire maturation, les éléments fondamentaux constitutifs de cet héritage. L'analyse montre que la réalité historique est d'abord un vécu,  perceptible  à  travers  les  vestiges  ruraux  et  urbains,  les archives  (juridiques,  économiques,  politiques,  militaires),  les souvenirs,  les  mémoires  et  autres  travaux  artistiques  qui  en témoignent. Mais elle apparaît aussi (et surtout ?) à travers les recherches scientifiques (notamment celles des historiens) qui contribuent  à  donner  une  représentation  rationnelle  de  ce vécu : l'Histoire, avec un grand H. De ce point de vue, il apparaît clairement que l'histoire, tout en intégrant les récits mémoriels, marqués du sceau de la subjectivité et de la passion, s'en distingue fondamentalement. En se situant au niveau scientifique  elle  donne  une  représentation  objective  de  cette  réalité. Mieux,  comme  l'affirme  Pierre  Nora,  alors  que  « la  mémoire divise, l'histoire unit ». À ce titre, elle constitue le fondement de l'héritage historique. Elle lui confère sa légitimité. L'analyse montre que dès l'origine, notamment à partir de Carthage et de Rome, le territoire, ses richesses et son peuple furent l'objet de convoitises permanentes. Face aux agressions, aux guerres et autres conquêtes suscitées par ces convoitises, l'analyse  identifie  quatre  processus  dynamiques  structurant depuis l'origine l'histoire de l'Algérie : processus de sédimentations, de transformations, de résistances et de rivalités internes. En ce sens, l'invasion et l'occupation romaines jouèrent le rôle  de  révélateur  de  la  société  berbère.  Elles  y  révélèrent  le processus  de  sédimentation-transformation  principal  fondé sur l'organisation tribale, un attachement viscéral au territoire et  la  sauvegarde  à  tout  prix  de  sa  langue,  tout  en  restant ouverte aux apports et échanges extérieurs. Elles y révélèrent aussi une société jalouse de son indépendance et de sa liberté, prête à tout instant à résister contre toutes convoitises, mais profondément affaiblie par des rivalités intestines récurrentes. C'est dire que les formes d'opposition ou de soumission à ces convoitises s'inscrivent dans une double logique contradictoire. Celle des mouvements de sédimentation-transformation, qui ont donné corps à la réalité historique du pays, du point de  vue  de  son  territoire,  de  son  peuple,  de  son  organisation sociale, de ses langues, de son économie, de ses religions. Celle de  la  dialectique  des  résistances-rivalités  qui  caractérisent,  à chaque  époque,  les  luttes  qui  se  déroulent  sur  le  territoire, leurs causes, leurs objectifs, leurs résultats et leurs effets sur le processus de sédimentation-transformation.

Au cours des différentes périodes historiques, on constate que  ces  processus  s'imbriquent  ou  s'entrechoquent,  nouant des relations singulières, complémentaires ou opposées, continues ou discontinues. Ce faisant, ces processus dynamiques, parfois pacifiques, mais souvent violents, tumultueux et tourmentés, contribuent à façonner la spécificité et le sens de l'histoire de l'Algérie. Ils en accélèrent le cours, le ralentissent ou le détournent de sa direction initiale. Bien entendu, cette histoire est aussi affaire d'hommes et de femmes, venus d'horizons divers, qui ont été ou sont acteurs de cette histoire. Ils sont les sujets porteurs de ces sédimentations  et  de  ces  transformations,  de  ces  résistances  et  de  ces rivalités. À ce titre, ils sont des éléments clés de cet héritage historique. Mieux, ils en sont la personnification, chacun à sa manière ayant, de façon plus ou moins responsable, contribué à la construction de cet héritage. À la lumière de ces processus contradictoires,  l'analyse  permet  de  saisir,  dans  les  parcours individuels et collectifs, la singularité et la diversité des hommes et des femmes, leur véritable contribution à l'histoire de l'Algérie, et leur apport à l'héritage commun.

Dans la deuxième partie, à partir de cette première identification de l'héritage historique de l'Algérie, l'analyse s'attache à montrer  comment  s'est  constitué  l'héritage  berbéro-arabe  et musulman  de  la  Berbérie.  L'étude  présente  l'évolution  de  la société berbère, puis berbéro-arabe, à travers la manière dont la berbérité, l'islamité et l'arabité, se sont progressivement structurées depuis l'Antiquité jusqu'à la période ottomane. La configuration  sociétale  à  laquelle  conduit  ce  premier  processus fondateur  est  significative.  Elle  met  au  jour  une  des  couches sédimentaires principales de l'histoire de l'Algérie. À la fin du XIVe siècle, le peuple y est largement berbéro-arabisé et massivement passé au monothéisme musulman. Sur fond de rivalités exacerbées,  autour  d'une  économie  principalement  rentière, donc improductive, la Berbérie, sous la forme d'empires ou de royaumes berbéro-arabes, y est rapidement en déclin avancé et son économie est à bout de souffle. Affaiblie et marginalisée sur tous les plans, ne pouvant faire face aux convoitises des pays chrétiens, particulièrement de l'Espagne, certaines tribus berbères font appel aux frères Barberousse. L'analyse montre que ce fut un choix stratégique lourd de conséquences. Pour éviter la domination espagnole, deux des royaumes (oriental et central)  de  la  Berbérie  tombent…  sous  la  domination  ottomane. Sur fond « d'économie de butin maritime », et de pression fiscale  sur  les  tribus,  celle-ci  exacerbe  les  rivalités  internes  et attise davantage encore les convoitises chrétiennes. Face à un continent  européen  en  plein  essor,  grâce  à  la  découverte  du Nouveau Monde et à deux révolutions industrielles, le royaume central de la Berbérie, devenu royaume musulman d'El Djazaïr se prépare donc un avenir des plus sombres.

La troisième partie, examine l'évolution de cet héritage historique  à  la  lumière  de  la  résistance  au  processus  colonial engagé par la France à partir de 1830. Pour l'essentiel, l'analyse met en évidence un processus, particulièrement violent, de destruction systématique du socle berbéro-arabe et musulman de l'Algérie. Au-delà de la tentation génocidaire, le processus  est  marqué  par  une  brutalité  inouïe  se  traduisant  par des massacres d'une ampleur extrême, et par une dépossession à grande échelle des terres, sapant à la fois l'organisation politique et sociale, notamment tribale, la structure démographique  et  l'organisation  économique  du  pays.  Sur  fond  de résistances et de rivalités récurrentes, la colonisation de peuplement et son organisation politique et économique, le capitalisme agraire et financier, engendrent de graves injustices et inégalités  provoquant  des  fractures  économiques,  sociales  et politiques irrémédiables. Dès lors, sur quelles parties du socle sédimentaire  s'appuieront  les  dynamiques  permanentes  de résistances pour s'opposer au système colonial ? Pourquoi les rivalités intestines empêcheront-elles l'unité et l'efficacité des processus  de  résistance ?  Pourquoi  faudra-t-il  attendre  l'étincelle de novembre 1954 pour engager la dynamique menant à l'indépendance ? Pour l'essentiel, l'analyse met en évidence la permanence  du  socle  sédimentaire  représenté  par  la  notion berbère de Thamourth (le territoire tribal) jusqu'à ce que l'irruption de la domination ottomane, dans un contexte d'islamisation achevée, impose au royaume d'El Djazaïr la nation au sens  de  la  Oumma,  ou  maison  commune,  islamique.  La conquête française tentera de lui substituer la nation sous sa version coloniale avec ses citoyens français « de souche » ou naturalisés  et  ses  sujets  indigènes  musulmans.  Face  à  cela, deux  résistances  majeures  émergeront  dès  le  début  de  la conquête, et s'opposeront sur la finalité de la résistance : le dey Ahmed  de  Constantine  tentera  un  retour  au  royaume  d'El Djazaïr et à la Oumma ; l'émir Abdelkader tentera de mettre en place, par le Djihad, une nation musulmane rénovée, coupée à la fois de sa version coloniale française et de la Oumma islamique  (dont  le  centre  de  décision  était  encore  à  Istanbul). L'analyse montre qu'en parallèle cette évolution de la nation aura eu  un impact essentiel sur la forme de l'État passant du califat à la monarchie et, inversement, pour aboutir à la république  coloniale.  Avant  que  celle-ci,  minée  par  sa  structure dichotomique  (citoyens/sujets),  conduise,  malgré  la  persistance des rivalités entre « indigènes », à l'émergence du mouvement de résistance national. Dès lors, sur quel socle national se fera la rupture d'avec la nation et l'État colonial français ?

La quatrième partie a trait à la Guerre de Libération nationale algérienne. L'analyse montre que celle-ci se déroula à travers trois conflits simultanés. Le premier, le plus essentiel, car celui visé par la déclaration du 1er Novembre 1954, opposa la résistance algérienne aux forces coloniales. Il fera des centaines de  milliers  de  victimes,  dont  certaines  après  une  torture  à grande échelle et des liquidations physiques. Celles-ci toucheront, en particulier, plusieurs chefs de la résistance lors de la « Bataille d'Alger ». Ce combat ira toutefois jusqu'au bout. La résistance imposera les négociations au général de Gaulle, chef de l'État français, qui déboucheront sur l'indépendance du pays en juillet 1962. Le second conflit se déroula sur fonds de rivalités  intestines  entre  le  FLN-ALN  et  le  MNA,  le  mouvement politique créé par Messali Hadj, le père du nationalisme algérien, après la crise du PPA-MTLD. Celui-ci refusa la lutte armée de  1954.  D'autres  organisations  du  mouvement  national  en firent autant mais elles rejoignirent le FLN après le déclenchement de la guerre, et avant 1956. Messali, lui, ne s'y résolut pas, surtout vexé que la guerre fût déclenchée en dehors de lui. Ce conflit  entre  Algériens  fit  des  dizaines  de  milliers  de  morts, avant de se terminer par la défaite du MNA. Le troisième conflit opposa, dès 1956, les « frères d'armes de la révolution » membres du FLN-ALN. Bafouant le principe de la primauté du politique  sur  le  militaire,  instauré  lors  du  fameux  congrès  de  la Soummam, ce combat fit des dizaines de victimes par assassinat  politique.  Le  plus  horrible  d'entre  eux  fut  l'assassinat,  au Maroc, par strangulation d'Abane Ramdane l'organisateur de la révolution. Ce dernier combat influera de manière décisive sur l'Indépendance.  Notamment  au  cours  de  l'été  meurtrier  de 1962. L'armée des frontières, sous le commandement de Houari Boumediène, prendra le pouvoir par la force et installera Ben Bella  en  tant  que  chef  d'État  et  du  Parti  FLN.  Confirmant  la poursuite  de  la  logique  contradictoire  de  résistance-rivalités dans le déroulement de l'histoire de l'Algérie.

La  cinquième  partie  est  consacrée  à  la  période  qui  suit l'Indépendance de l'Algérie. L'analyse montre que celle-ci, tout en s'appuyant sur les sédiments hérités des quatre précédentes phases historiques, procède à la fois d'une continuité plus ou moins longue et d'une rupture plus ou moins radicale avec chacun d'entre eux. Résultat, à l'indépendance, l'Algérie est considérée  comme  une  nation  arabo-musulmane,  dont  l'État républicain  emprunte  ses  principales  caractéristiques  aussi bien  au  royaume  d'El  Djazaïr  de  la  période  ottomane  et  à  la république  jacobine  française  qu'au  «  système  socialiste  » soviétique.  Ce  qui,  en  matière  économique,  se  traduit,  sous couvert de l'étatisation, par un retour à un système rentier et de prédation, sur fonds de rivalités politiques attisées par le clanisme et le régionalisme. À partir de la fin des années 1980, un vent de liberté souffle sur l'Algérie grâce à de vigoureuses réformes  engagées  par  le  gouvernement  de  Mouloud  Hamrouche. Qui seront vite détournées, alors que le terrorisme islamiste fait irruption dans la société algérienne. Parmi ses premières victimes, le président Mohamed Boudiaf, dont l'assassinat, en juin 1992, ouvre la période des années de sang. Dès lors, sur fond de violences extrêmes entre ce terrorisme islamiste et le pouvoir en place, les années 1990 se traduisent par des milliers de victimes et des milliers de disparus. Grâce aux efforts du président Liamine Zeroual, ces années s'achèvent par un compromis avec l'AIS (Armée Islamique du Salut) conduisant à une phase de Concorde civile et de réconciliation nationale, sous la direction d'Abdelaziz Bouteflika le nouveau chef de l'État. Malgré un retour partiel de la sécurité et de la paix, cette période ouvre une  ère  de  révoltes,  de  scandales  et  d'émeutes  qui  montrent combien  le  pays  est  bloqué.  Malgré  des  richesses  financières importantes  tirées,  plus  que  jamais,  de  la  rente  pétrolière  et gazière, la grande majorité de la population s'enfonce chaque jour davantage dans la misère, la mal-vie et le désespoir. Mais, comment  en  est-on  arrivé  là ?  Comment  les  dynamiques  de résistances et de rivalités ont-elles opéré ? Sur quels sédiments, ou parties de sédiments, se sont-elles appuyées ? Cela explique-t-il le constat de rupture inachevée auquel de nombreux chercheurs sur le mouvement de libération national ont abouti ?

Que  dire  après  l’exposé  de  cette  évolution  historique ? Qu'en est-il aujourd'hui de l'Algérie ? De quel héritage historique les Algériens sont-ils les dépositaires ? En quoi cet héritage historique explique-t-il l'exacerbation des inégalités sociales et des rivalités intestines ? Plus concrètement, les Algériens disposent-ils de toutes leurs libertés et les exercent-ils ? À l'évidence non. Dès lors, au-delà d'un statu quo suicidaire, quelles sont les perspectives historiques qui s'ouvrent aux Algériens ? Celles d'une nouvelle sédimentation-transformation. Berbéro-arabe  et  musulmane,  l'Algérie  se  doit  désormais  de  devenir aussi démocratique. De sorte à transformer la logique de résistance-rivalités intestines en une logique de résistance-rivalité démocratique,  seule  à  même  d'assurer  une  gestion  pacifique des conflits, somme toute inhérents à toute société. Comme le prévoyait l'engagement du 1er Novembre 1954. Une façon de valoriser l'héritage historique et de contribuer à l'émergence de l'histoire  de  l'Algérie  de  demain : celle  d'Algériennes  et d'Algériens libres dans un pays libre. Le pays des Imazighen.

SMAIL GOUMEZIANE, ALGERIE l’Histoire en héritage, éditions NON Lieu (Paris) EDIF 2000 (Alger), mai 2011

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