DANS LES «CARNETS D’ALGÉRIE»


Maâmar Farah parle de saint Augustin, Apulée, et Maxime, ces Berbères de M’daourouch

C'est avec un réel plaisir que ses amis de Chlef ont suivi l'intervention de ce grand journaliste au cours de l'émission «Carnets d'Algérie» dans laquelle il est question des illustres personnages ayant résidé à M'daourouch, la ville natale de Maâmar Farah qu'il n'a quittée que pour quelques années.

Pendant deux heures, les auditeurs se sont régalés de ses récits à la découverte d'une région qui nécessite prise en charge et respect pour ces hommes de haut niveau culturel qui ont fabriqué l'histoire héroïque de notre pays. Le conférencier n'est plus à présenter. Il a derrière lui 40 ans de journalisme. Il commence à écrire à l'âge de 15 ans lorsqu'il constate que l'éclairage public fonctionne le jour et s'éteint la nuit. 17 ans, il a une carte de presse. Il préconise la création d'un centre de regroupement pour des sportifs étant donné que cette ville de l'extrême est est située à 1000 m d'altitude loin de la pollution et peut suppléer à Séraïdi complètement délaissée. Il souhaiterait l'édification d'un hôtel même de 40 chambres car il y a un afflux de touristes qui viennent de Tunisie. Même pendant la décennie noire, M’daourouch a eu ses visiteurs. Cette attirance est liée à la présence de 25 sites historiques alors que 70% de la ville antique reste à découvrir. Une équipe de fouilles a travaillé sur les lieux, mais a dû abandonner le chantier au déclenchement de la Révolution. Les autorités en charge de ce secteur n'ont pas continué le travail. Ces sites s'étendent sur 7 hectares alors que 109 autres attendent d'être mis à jour.

Il est regrettable de voir que même au chef-lieu de la wilaya de Souk Ahras, il n'existe pas d’infrastructures pouvant recevoir convenablement des touristes (hôtels et restaurants dignes de ce nom). Le tourisme est loin d'être le souci majeur des décideurs. Il y a des agences à Tébessa, mais leur nombre est en deçà de la demande. S'ensuit un dialogue avec une auditrice, Bechichi, agronome qui cultive du blé. Elle a des atomes crochus avec Madaure puisque son père, agriculteur, a édifié la première mosquée, dont Hadj Djoudi Farah, le père de Maâmar, était le trésorier. Il avait aussi un élevage de chevaux à partir duquel une équipe a été sélectionnée pour participer à une exposition, qui s'est déroulée à Versailles. Mohamed Tahar Bechichi a adjoint une medersa à cette mosquée grâce à laquelle Maâmar Farah a appris que «les Gaulois ne sont pas nos ancêtres». Ces réalisations ont été anéanties au bulldozer. «Ce fut un jour triste, ça fait mal», s'insurge Maâmar farah. L’émission aborde le parcours journalistique de l'invité qui s'est étalé sur 40 ans. Il travaille avec Kateb Yacine à El Nasr, une véritable école de journalisme.

En 1955, il doit se rendre en France pour un problème de santé. Son père réside en Tunisie et c'est avec une intense émotion qu'il traverse la ligne Morice à l'indépendance. Il note que l'enseignement à la medersa était de meilleure facture dans la mesure où on dispensait des cours de géo et de grammaire alors que dans l'école coranique, on se contentait d'enseigner la langue arabe. Peu importe dans quelle langue on dispense l’enseignement, ce qui importe c'est ce qu'elle véhicule. Il reconnaît toutefois que la langue arabe est très riche et très belle. Nous apprenons à la faveur de cette émission que M'daourouch a été la 2e université d'Afrique. A l'âge de 20 ans, il est chef de bureau du journal El Nasr jusqu'à son arabisation. Il rencontre un grand journaliste, Lies Hamdani. En 1972, il intègre El Moudjahid. Il officie en tant que rédacteur en chef jusqu'en 1984. En 1985, il est sélectionné pour lancer le quotidien du soir Horizons. En 1990, à la faveur de la circulaire Hamrouche, il crée le Soir d'Algérie, premier quotidien indépendant avec le concours d'autres journalistes : Fouad Boughanem, Zoubir Souissi, Djamel Saïfi et Mohamed Bederina. Après avoir occupé le poste de rédacteur en chef, il quitte la rédaction pour se consacrer à un billet quotidien «Pause café» qui a permis de sauver Romaïssa, une fillette atteinte d'une maladie grave (le syndrome de Rasmussen). L'émission va ensuite évoquer une grande figure de M'daourouch, le Berbère grammairien Maxime qui a eu une longue et intéressante correspondance avec saint Augustin.

Dans cette ville numide Madaure, il a été un païen convaincu et tolérant. Maâmar Farah parle de Tamadite, cette ville du royaume de Syphax et Massinissa en disant que l’on a trouvé trace de cette ville citée par l'historien El Bekri mais sa description correspond à Madaure avant sa colonisation par les troupes romaines. L'étymologie de Madaure est la déformation du mot latin Madaurus comme Souk-Ahras qui veut dire «marché aux lions» car cet animal a existé dans la région jusqu'en 1926. Le petit théâtre réservé à la famille royale et le fort byzantin sont très visités par les touristes. Le nombre important d'huileries découvertes par les archéologues prouve que les oliveraies foisonnaient dans la région. Les fouilles à M’daourouch n'ont pas bénéficié d'une logistique comme Timgad, par exemple. Ensuite le moudjahid Bouteldjate va nous décrire M’daourouch à l'aube de la Révolution. C'était un village où venaient se perfectionner beaucoup d'étudiants dont Abdelhamid Ben Badis qui venait de Tébessa où il passait chez Larbi Tébesssi avec Hadj Hamou et Benmessaoud de Djamiat el oulémas. Il rendait visite à Hadj Djoudi Farah. Ben Badis logeait au hammam vidé de ses pensionnaires par respect pour son rang. Un seul train pour Souk- Ahras et la prière du vendredi se faisait dans un magasin. La 2e heure de l'émission sera consacrée aux grandes figures intellectuelles qui se sont illustrées à l'époque romaine par leur savoir. Dans l'ancienne Afrique du Nord de Massinissa, Madaure appartenait à la Numidie. C'est la ville natale d'Apulée, premier romancier de la littérature universelle qui écrivait en latin. Ce Berbère père du roman moderne est l'auteur de L’âne d'or (ou Les Métamorphoses) œuvre en 11 volumes. C'est l'histoire de Licius curieux de tout comme Apulée né au IIe siècle après J.-C. dans une riche famille de Madaure. Il s'intéressait à la philo, à l'astronomie, à la religion et même à la magie. Cette dernière lui valut un procès retentissant, car il s'était marié avec une femme riche plus âgée que lui et on l'accusa de magie noire pour lui soustraire son héritage. Il ne dut son salut qu'à un habile plaidoyer d'anthologie «l'apologie demagia». Il parlait aisément le latin et le grec. Autre figure emblématique, celle de saint Augustin. Ce Berbère devint évêque d'Hippone car sa mère était chrétienne. Les concepts de ce philosophe sont l'amour, la raison, la guerre juste. Il fut contre la peine de mort pour les hérétiques.

Maâmar va aussi évoquer le chemin de croix de cette grande chanteuse que fut Beggar Hadda. Maâmar Farah va parler de ses ouvrages. Il ne se considère pas comme écrivain mais tient à témoigner sur les maux sociaux de son époque. Il s'intéresse beaucoup au phénomène de la harga. Son point de vue sur la question apparaît dans son roman le Rêve sarde dans lequel il met en scène Karim, la soixantaine, qui malgré des problèmes psychologiques arrive en Sardaigne pour aider les jeunes qui arrivent sur le sol italien. Maâmar Farah citera cette phrase de Voltaire : «On ne connaît Madaure qu'à travers ses corsaires alors qu'elle est la ville d'Apulée, saint Augustin et Maxime.»

Le Soir d'Algérie

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