BACHIR DERRAÏS À L’EXPRESSION


«J’ai terminé le scénario du film sur Matoub»

BACHIR DERRAÏSRemportant le Tanit d’Argent aux dernières Journées cinématographiques de Carthage à Tunis, le producteur le plus actif sur la place d’Alger, Bachir Derraïs, revient sur les problèmes de la production cinématographique algérienne. Connu pour son franc-parler, le réalisateur et producteur de plus de 10 films, détaille les différents problèmes de l’audiovisuel et cinéma algériens, en parlant, aussi bien de la Télévision nationale, que du secteur de la production et de la coproduction internationale.

L’Expression: Votre film vient d’être récompensé à Carthage, c’est le fruit d’une collaboration avec Bahloul?
Bachir Derraïs: Oui, cette collaboration n’est pas la première, Abdelkrim Bahloul et moi-même sommes liés par une amitié d’une quinzaine d’années. Nous avons oeuvré ensemble sur les longs métrages: La nuit du Destin, Les soeurs Hamlet, Le soleil assassiné, 10 millions de centimes...
Quant à la genèse du film Le voyage à Alger, Abdelkrim Bahloul m’a raconté son histoire personnelle, celle de sa mère en n’imaginant pas qu’un jour, de cette histoire, naîtrait un film. Cette histoire m’a touché, je l’ai donc encouragé à développer un scénario. Puis avec le concours de l’Entv, je me suis chargé de produire ce film. Le budget était mince, mais notre motivation sincère; toute l’équipe s’est investie avec beaucoup de coeur dans ce projet. Malgré un petit budget, nous avons fait appel à de grands professionnels expérimentés. Ainsi le manque de moyes n’a en rien amputé la qualité du film qui, je le rappelle, totalise aujourd’hui 4 prix (Angoulême, Namur, Carthage). Mais la véritable consécration, c’est l’accueil chaleureux et enthousiaste du public partout où ce film a été projeté.

Quelle est la différence entre un cinéaste local et un réalisateur établi en France dans le traitement de ce genre de film?
Ce genre de film autobiographique relève du cinéma d’auteur. Il nécessite une sensibilité artistique accrue accompagnée d’une maîtrise professionnelle, des techniques cinématographiques dont la direction d’acteurs. Un réalisateur établi à l’étranger possède plus de liberté, de temps et de recul à la différence d’un réalisateur local, otage de la pression générée par notre société, notre système politique. Abdelkrim Bahloul a toujours traité avec brio des sujets tabous qu’aucun réalisateur «local» n’a osé aborder tel Jean Sénac. Le lieu de résidence ne définit pas le talent d’un réalisateur. Seule la formation et l’expérience comptent.

Vous êtes l’un des rares producteurs réels. Pourquoi il n’y a que des producteurs exécutifs en Algérie?
Après la liquidation de toutes les entreprises publiques, une partie des réalisateurs s’est retrouvé producteur par défaut, c’est-à-dire producteur de ses propres films sans moyens financiers et parfois sans aucune expérience et ne pouvant travailler sans l’aide de l’Etat et ce n’est pas de sa faute.
D’autres producteurs le font par opportunisme en créant des sociétés avant chaque grande manifestation (Année de l’Algérie en France; Alger, capitale de la culture arabe - Festival panafricain, Tlemcen 2011 etc.). Cette deuxième catégorie ne veut pas prendre le risque d’investir son argent dans un film, préférant la facilité en faisant des films exclusivement avec l’argent de l’Etat. Et malgré cela, certains préfèrent s’en mettre plein les poches en négligeant les opérations de postproduction onéreuses (mixage, montage, son, étalonnage, autoconformation) mais indispensables à la réussite d’un film. Faute de structures existantes en Algérie, ces étapes se font obligatoirement à l’étranger. La postproduction du film Le Voyage à Alger a coûté beaucoup plus cher que le tournage. J’ai toujours produit des réalisateurs dans lesquels je crois. D’où l’intensité de mon investissement total dans tous ces projets. Claude Chabrol disait: «Il y a des gens qui veulent faire du cinéma et d’autres qui veulent être dans le cinéma». Quant à moi, je fais de la production cinématographique de manière très artisanale et modeste, c’est-à-dire avec les moyens du bord en m’investissant dans toutes les étapes du procédé de production, car ce métier, je l’ai choisi et l’exerce par amour. Je n’ai jamais exercé autre chose que le cinéma. Mon expérience m’a permis de constituer un solide réseau international fortement utile pour produire des films. Il est vrai que j’investis des fonds propres sur chaque film, chose rare en Algérie.

Aujourd’hui, c’est la mode des films sur la Révolution, et il existe trois financiers du cinéma, le ministère de la Culture, l’Entv et le ministère des Moudjahidine. Quel est votre avis?
Ce retour aux films révolutionnaires est nécessaire pour entretenir notre devoir de mémoire et instruire les nouvelles générations, en perte de repères et en proie à une quête identitaire. La production de ce genre de films historiques doit être confiée à de véritables professionnels, et non à des amateurs attirés par l’appât du gain, en créant des sociétés écrans pour la circonstance. Nous ne pouvons pas nous permettre de faire preuve de négligence lorsque l’on traite de sujets aussi sensibles, le peuple algérien ayant fait l’une des plus belles Révolutions au monde. Cette Révolution a joué un rôle de précurseur pour l’autonomie des peuples à disposer d’eux-mêmes. Les trois institutions citées doivent s’unir pour participer activement au financement de ce genre de films onéreux et difficiles à réaliser. Elles doivent aussi s’investir dans le suivi et la promotion de ces films.

Durant le Ramadhan dernier, l’Entv a essuyé beaucoup de critiques, alors que le véritable défaillant dans cette entreprise, c’est bien le producteur exécutif. Pourquoi en Algérie le producteur n’est jamais critiqué et parfois, malgré la médiocrité de son oeuvre, il décroche de nouveaux projets? Dans d’autres pays, le producteur défaillant est exclu de tout projet. Votre avis là-dessus, vous qui aviez participé à la production de Babor Dzaïr?
Ces dernières années, les pseudo-producteurs se sont multipliés, attirés par le gain facile: bricoler un «sitcom» en quelques jours ou quelques petit sketchs ou «caméra cachée» sans queue ni tête et meubler la pauvre grille de Ramadhan, quelle que soit la qualité de leurs produits, ils encaissent quand même leurs milliards.
Producteur est un vrai métier, c’est celui qui doit proposer et initier des projets de qualité, attractifs et viables économiquement, en fonction des conditions de marché et dans le but d’atteindre, de manière optimale, les publics ciblés. Ces projets doivent être choisis en concertation entre eux et le diffuseur. Le temps de la vache à lait semble connaître sa fin, c’est la raison pour laquelle, ces producteurs préfabriqués qui monopolisent l’espace télévisuel depuis une dizaine d’années, croyant que la télé est leur bien personnel, s’agitent contre la nouvelle direction de la télévision, qui tente de recadrer les choses et remettre de l’ordre dans la maison. En ce qui concerne Babor Dzaïr, Merzak Allouache a fait une expérience que je trouve très correcte techniquement par rapport aux autres, sauf qu’elle n’a pas plu au public, car le réalisateur est habitué à la fiction de long métrage et il a assumé avec beaucoup de dignité. Les autres n’assument pas et chaque année, ils reviennent avec la même médiocrité. La tragédie nationale a fait fuir les vrais professionnels de la télé et les médiocres ont pris leur place, pour être franc.

L’Algérie a signé avec la France un accord de coproduction. Votre avis là-dessus et son impact sur le cinéma algérien.
Si nous faisons le bilan de ces coproductions, aucune production locale n’en a bénéficié. Pour l’instant, seule la production majoritairement française en profite. Ces accords seraient pourtant très utiles, voire indispensables pour développer et promouvoir le cinéma algérien. Or, nos institutions ne sont pas dotées de mécanismes de production équivalents à ceux de l’Europe. Aussi, ces dernières doivent être réformées pour pouvoir faire face aux institutions françaises. Il est plus aisé pour un scénario français de passer en Algérie que l’inverse. Pour qu’un scénario algérien puisse bénéficier de l’avance sur recette en France, il doit être très bien écrit et développé. Or, nous ne disposons pas d’aides à l’écriture, la réécriture et le développement du scénario. Il existe un rapport disproportionnel entre les producteurs français et les producteurs algériens, car les financements locaux sont inférieurs.
Ces financements n’atteignent même pas les 20% exigés. En ajoutant à cela la dévaluation du dinar, les inégalités s’accentuent. Il est du rôle de nos institutions de rééquilibrer ce rapport.

L’Algérie n’a pas de studio, n’a pas assez de salles, pas d’école de cinéma, mais elle réussit tout de même à faire des films qui sont primés à l’étranger, contrairement à la Tunisie et surtout au Maroc.
Je ne suis pas de cet avis, ces vingt dernières années, je ne vois pas quel est le film, 100% algérien, qui a réussi à être primé à l’étranger. Seuls les films réalisés par des Algériens produits ou coproduits avec des capitaux étrangers jouissent d’une véritable visibilité. Dans la plupart des cas, ces réalisateurs vivent à l’étranger tels A. Bahloul, M.Allouache, Lyès Salem, Nadir Moknèche, ou Rachid Bouchareb entre autres.

Comment expliquez-vous la non-diffusion des films produits par l’Entv à la télévision, alors qu’ils sont diffusés en France et au Maroc?
La majorité de ces films non diffusés abordent le thème du terrorisme. C’est aussi à cause de la loi sur la Concorde civile. Or, si les films sur la guerre de Libération sont jugés indispensables à notre devoir de mémoire, ce devoir de mémoire ne peut se faire au détriment d’une sombre partie de notre histoire contemporaine. Nous devons assumer notre histoire et témoigner en images pour les générations futures.

Pensez-vous que la censure existe encore dans le cinéma algérien?
Je viens d’achever l’écriture d’un scénario sur feu Matoub Lounès et je m’apprête à le déposer, aussi je vous tiendrai au courant de la suite des événements, je serai alors apte à répondre à votre question.

Interview réalisée par Adel MEHDI

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