Poèmes kabyles anciens


Œuvre de la résurrection et de l’insurrection

Poèmes kabyles anciens / Œuvre de la résurrection et de l’insurrectionL’interdiction de la conférence sur Les Poèmes kabyles anciens que devait donner Mouloud Mammeri à l’université de Tizi-Ouzou, a été à l’origine de l’insurrection de  la Kabylie au printemps de l’année 1980. Qu’est-ce qui a donc motivé, chez les responsables de l’époque, cette interdiction ? Où sont-ils allés chercher ce prétexte autant fallacieux qu’indigne de «risque de trouble à l’ordre public» signifié à Mammeri comme justification ?

Les réponses ne peuvent se trouver évidemment que dans le contenu de la conférence. Contenu que tout le monde peut aujourd’hui puiser dans le précieux livre de Mammeri Poèmes kabyles anciens.
Poètes, poèmes, légende, mythes… voila certainement ce, sur quoi serait axée la conférence en question. Quels ogres, quels monstres anti-pouvoir les responsables ont-ils cru Mammeri capable de faire surgir à travers ces mots au point de l’empêcher d’expression ? Que peuvent des poèmes réduits parfois en distiques face à l’armada politico-militaire du pouvoir de l’époque ? Rien à première vue, mais à bien y réfléchir, à regarder de près l’Histoire mouvementée des peuples qui nous entourent, un poème a toujours été «la bombe atomique» du peuple, le bélier  avec lequel on défonce les portes menant vers l’espoir, le vase qui renferme l’Histoire et la Mémoire de tout un peuple,  le miroir itinérant qui permet à tout un chacun de se regarder et de regarder les autres …

Le pouvoir d’un poème est incommensurable ; il est plus fort que celui des canons. En interdisant à Mammeri de présenter sa conférence, le pouvoir a, en vérité, interdit aux étudiants et à travers eux à tout un peuple de se réapproprier sa propre Histoire. Habitué qu’il était à écrire l’Histoire avec une gomme, le pouvoir ne pouvait permettre que des poèmes, des légendes  arrachées de l’oubli viennent le contredire et semer  les germes de la révolte dans l’esprit des citoyens.
Que contient donc ce fameux livre  Poèmes kabyles anciens qui a mis le feu aux  poudres en Kabylie et qui a été à l’origine d’un sursaut d’indignation, sinon le sursaut démocratique le plus important de l’Algérie post-indépendante ?

Le livre s’ouvre sur une longue introduction en français, rédigié à Alger, par l’auteur en 1976. Dans cette introduction, Mammeri, en auteur qui fait fi des frontières disciplinaires, nous parle savamment d’une multitude de choses. Comme le livre se présente sous une forme bilingue (à côté des poèmes en kabyle, on trouve leur traduction en français), Mammeri attire en premier lieu l’attention du lecteur sur la valeur de la traduction, de l’hétérogénéité qui peut se dégager des deux corpus. Après cette mise en garde, l’auteur nous parle alternativement et parfois de façon imbriquée de la valeur des documents rapportés ,des grands poètes kabyles et de leurs rôles dans leurs sociétés respectives ,de la société kabyle , de ses traditions et de sa culture, du processus de démantèlement et de décomposition de la société kabyle, survenu suite aux multiples agressions coloniales… cette introduction est consolidée par une autre en tamazight, présentée sous forme d’une lettre adressée à Mohand Azwaw tabrats i Mohand Azwaw ghef tmusni. Après ces deux introductions fortes instructives, le livre s’étale sur six parties d’inégale longueur.

La première partie est entièrement consacrée  à Youcef Oukaci, dont les vers, à nos jours, servent d’ornement, d’arguments et de consolidation dans nos échanges quotidiens. La seconde partie portant le titre Le Temps des cités, (Zman g ighil), nous entraine dans les temps des rivalités tribales, des luttes partisanes… on peut y lire l’inoubliable légende du forgeron d’Akallous ou  Aheddad el Kalous, les poèmes de Larbi Aït Béjaoud  des Aït Menguellet, de Hadj Mokhtar Aït Saïd, chef de guerre  et sage réputé des Aït Bou Akkach. Apologue ou Lemtul , la 3e partie nous donne à connaître toute une pléiade de poètes, de sages versés dans l’art gnomique. Dans ce domaine les œuvres  de Sidi Qala des Aït Jlil et de Ali Amrouch des Aït Meddour sont particulièrement remarquables. Dans la quatrième partie, ce sont les légendes religieuses qui sont à l’honneur. De très longues odes célèbrent les grands prophètes et relatent leurs vies terrestres. La cinquième partie s’intitule la foi, on y retient surtout l’incomparable poème  Lmoursel (l’envoyé) d’Ahmed Arab d’ Ighil Hammad, que Matoub Lounès a chanté en partie. La sixième et la dernière partie nous replonge dans l’épisode héroïque de la résistance à la conquête coloniale. On y trouve une pièce sublime sur la révolte de 1871 et beaucoup d’autres qui relatent la fin de certaines grandes tribus qui ont mené une résistance féroce contre l’oppresseur. Ainsi, comme on peut le constater à travers cet examen rapide,  Poèmes kabyles anciens sert de témoin d’un peuple et de son identité, comme l’a si bien dit l’un des préfaciers du livre, cette œuvre «proclame la résurrection d’un peuple, d’une civilisation jusque là muette et déclarée anéantie, réduite en cendres par les dominations successives». Une telle œuvre ne peut donc que déranger la quiétude du pouvoir. Les pièces poétiques sorties miraculeusement de l’oubli et fixées pour l’éternité sont de véritables gardiens du temple.

Tout fervent de la littérature berbère qui se respecte, doit avoir cette œuvre comme livre de chevet.                                                                                    

La Dépêche de kabylie

Vous devez être connecté pour poster des commentaires

Identification

Agenda

October 2017
M T W T F S S
25 26 27 28 29 30 1
2 3 4 5 6 7 8
9 10 11 12 13 14 15
16 17 18 19 20 21 22
23 24 25 26 27 28 29
30 31 1 2 3 4 5