SAÏD CHEMAKH, DOCTEUR EN LINGUISTIQUE BERBÈRE

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 «Le roman berbère gagne en qualité»

Un manque de maîtrise de la langue. Cela s’explique du fait que tamazight n’a pas été intégrée dans le système scolaire, a fait remarquer le linguiste.

 

 Saïd Chemakh est enseignant au département de tamazight à l’université Mouloud-Mammeri de Tizi Ouzou. Auteur, il a aussi préfacé plusieurs romans en tamazight, comme il contribue à la promotion de la littérature amazighe, en particulier berbère. Rencontré lors du dernier Salon du livre et du multimédia amazighs à Bouira, le Dr Saïd Chemakh a répondu à nos questions portant sur la situation de la littérature amazighe et en particulier berbère.

L’Expression: Quelle est la place qu’occupe la littérature amazighe dans le paysage littéraire national ?

Saïd Chemakh: La place qui revient à la littérature amazighe dans le paysage littéraire national est enfin reconnue, et commence à être consacrée. Jusqu’à 2001, tant que la langue n’était pas reconnue, on n’a pas accordé d’importance au statut de cette littérature. Ce n’est qu’avec le statut de tamazight langue nationale à partir de 2002, qu’on a commencé à dire qu’il y a une littérature en langue berbère écrite. Sinon, tout ce qui était auparavant poésie orale était classé dans le folklore. Dès les années 40 et 50, il existait déjà une littérature berbère écrite. L’exemple que l’on peut citer, c’est le premier prosateur Rachid Boulifa, et le premier romancier Belaïd Ath Ali avec son roman Lwali Budrar (Le saint homme de la montagne). Ce dernier, on peut le considérer comme étant le fondateur de la littérature berbère écrite. A partir des années 70, il y avait explosion de traductions. On en a du Samuel Becket, Maupassant, Jean-Paul Sartre, William Shakespeare, et là, il y a eu un renouvellement des idées. Dès cette période, la traduction a été donc d’un grand apport. On a vu naître une nouvelle poésie comme celle de Ameur Mezdad. 1981 fut l’apogée avec l’arrivée du nouveau roman, comme Asfel de Rachid Aliche, suivi d’un deuxième, Askuti (le scout) de Sadi Saïd ben Amar. Le deuxième roman de Farid Aliche Fafa, diminutif de France et encore celui de Amar Mezdad Id d’Was (La nuit et le jour). La nouvelle va connaître elle aussi un essor, surtout avec Meziane U Muh Targit U mediaz (le rêve du poète) en 1988. Dès 1989, plusieurs voix se sont élevées pour que cette littérature berbère écrite soit intégrée. Mais, peut-être le fait qu’il n’y ait pas eu de reconnaissance officielle, cela n’a pas participé à sa consécration. Aujourd’hui, on voit les livres de Mezdad traduits vers le français, et les auteurs kabyles trouver une autre dimension dans la littérature écrite. Ils ne se disent pas seulement écrivains algériens, mais écrivains amazighs. C’est-à-dire qu’ils partagent les mêmes préoccupations avec les auteurs marocains qui écrivent en tarifit, en tamazight ou en tachelhit. Ou alors avec les poètes touareg. Ils ne s’inscrivent pas dans un espace national étatique, mais dans un espace de langue, celui de la berbérophonie, comme on parle de la francophonie ou de l’anglophonie. C’est un pas en avant. Des oeuvres sont consacrées par des prix tels le prix Apulée du roman amazigh. Il y a aussi le prix de la rencontre internationale du Salon du livre à Alger. Les femmes, elles aussi, ont participé au prix Femme de Méditerranée.

Vous avez préfacé plusieurs oeuvres en tamazight, que ce soit des romans, des nouvelles ou des recueils de poésie. Quel est votre avis sur tout ce qui a été écrit jusqu’ici ?

A mon retour de France, en 2005, pour travailler au département de tamazight à l’université de Tizi Ouzou, j’ai remarqué qu’il y avait beaucoup d’insuffisances dans ce qu’écrivent les jeunes auteurs. D’abord, un manque de maîtrise de la langue. Cela s’explique du fait que tamazight n’a pas été intégrée dans le système scolaire. Comme en 1995, après une année de boycott, et donc son intégration tardive, cela a fait qu’il y ait toujours des erreurs que l’on trouve. Là, je me suis rendu compte qu’il n’y avait pas beaucoup de circuits pour aider ces jeunes auteurs alors que leur production n’a rien à envier à celle en français, ou dans d’autres langues, en arabe ou en anglais. Je me suis dit pourquoi ne pas trouver un moyen pour les aider. J’ai pensé à une revue. Malheureusement cela n’a pas marché. A une association, idem. Donc j’ai décidé de les aider personnellement, de trouver des sources de financement. J’ai accepté de préfacer ces livres, comme disait Henri Mitterrand: «La préface est un réceptacle d’idéologie.» C’est pour dire les idées que véhiculent ces écrivains, c’est-à-dire s’assumer et prendre leur place au soleil dans cet espace qu’est la production littéraire écrite. Par la suite, j’ai pensé à d’autres circuits, à savoir aider à la création d’une maison d’édition et je suis content d’y être parvenu. Maintenant, elle est entre les mains de jeunes qui la gèrent, moi je suis consultant littéraire. J’ai créé un Prix de la nouvelle en tamazight. J’ai contribué aussi à la mise en place de la revue du HCA (Timuzgha, Tira). Ainsi, la direction de la Chaîne II m’a sollicité pour animer une émission «Issuraf» pour la promotion de la littérature écrite, et ce, depuis 1997. Les étudiants à Tizi Ouzou ou à Béjaïa me consultent, quant à la qualité des mémoires qu’ils produisent sur la littérature écrite, ils n’ont rien à envier à ceux qui sont soutenus dans d’autres universités.

Peut-on alors parler d’un roman amazigh ?

Non, pour l’instant on peut faire une évaluation du roman kabyle, c’est celui que l’on maîtrise le plus. Même si je connaissais des auteurs comme Ali Ikken qui écrit en tamazight du sud-est, Akonar qui écrit en tachelhit, ou ceux écrivant en Tarifit, comme Chacha, le premier romancier en Tarifit. Donc on n’a pas encore fait une étude globale. Pour ce qui est du roman kabyle, nous avons quand même plusieurs évaluations qui ont été faites par des universitaires. Je peux citer Amar Ameziane dans sa thèse de doctorat ou d’autres travaux de Mohand Akli Salhi, et d’autres que je consacrais moi-même.Maintenant on a une idée générale sur le roman. Il est en train de gagner en qualité. Le fait qu’il soit sorti de la thématique de l’identité qui était récurrente dans plusieurs romans, comme Asfel, Fafa et aussi dans Askuti. Là aussi on est passé à d’autres thématiques, par exemple avec Salem Zenga dans son dernier roman Ighil d’Wefru. Il n’a rien à envier à tous les romans écrits sur le terrorisme. Citons également le roman de Brahim Tazaghart, Salas d’Lunja, où l’on voit enfin que l’amour, est possible, après qu’on soit habitué à l’échec de toute aventure amoureuse depuis Feraoun, Mammeri. Et on a maintenant Aachiw n’Tmes de Lynda Koudache. Un autre style, un témoignage féminin. Chose qui n’existait pas avant. C’était surtout les hommes qui écrivaient sur les femmes. Et maintenant leur regard se porte vers la société, ils la décortiquent à leur façon, bien sûr à travers des fictions. Ça c’est du genre romanesque kabyle. Depuis le roman Lwali Budrar, on en compte aujourd’hui plus d’une quarantaine.

Comment voyez-vous l’avenir de la littérature amazighe ?

Quand vous posez cette question à un optimiste, il ne peut qu’être heureux de vous répondre. Heureusement qu’on a quitté l’oralité. Elle était toujours présente. Elle a toujours eu des réminiscences dans les écrits. Mais, Dieu merci, on est passé vers l’écriture, vers des genres qui étaient absents de la littérature traditionnelle. Je pense au roman, à la nouvelle et au théâtre écrit. C’est vrai, ce n’est pas du jour au lendemain qu’on aura quelqu’un qui décrochera le Goncourt de la littérature étrangère, ou bien d’autres prix internationaux. Pourquoi pas le Nobel, d’ici quelques années, puisqu’on n’en a eu que trois en Afrique. Pourquoi pas le quatrième pour un écrivain berbère! J’espère qu’il y aura beaucoup de circuits pour la diffusion qui fait encore défaut. On n’est pas parti d’un point de départ, cela ne veut pas dire qu’on ne va pas atteindre ensemble la ligne d’arrivée.

La production livresque en tamazight évolue d’une manière positive et plusieurs auteurs sont apparus sur la scène littéraire. Quel conseil donneriez-vous à ces jeunes ?

Maintenant les enseignants et les étudiants sont des lecteurs potentiels. Donc le livre est en train de se diffuser. Moi, le conseil que je donnerais à ces jeunes auteurs est celui-ci: écrivez, ne vous arrêtez pas, surtout le conseil pour tout le monde, c’est de lire. Ce qu’on peut comprendre à travers les auteurs permet de modifier notre vision, de développer les idées. Les deux activités ne sont pas contradictoires: on peut lire et écrire et inversement. De plus, il ne faut pas baisser les bras. Car dans l’avenir «le printemps n’en sera que plus beau», pour paraphraser Rachid Mimouni.

 

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